“Karachi : Desorder ordonned et struggle for a City ( (Hurst, 2014))
en anglais
Laurent Gayer
Un entretien captivant avec Laurent GAYER directeur de recherches SciencePo Paris à propos de son ouvrage phare, « Karachi : Desorder ordonned ans struggle a city (Hurst, 2014).
Lors de cette discussion exclusive, l'auteur s'adresse pour la première fois au public indien et lui dévoile les secrets de la « Cité de la vie » ! Karachi avait autrefois la réputation d'être l'une des villes les plus dangereuses et les plus violentes de la planète. En raison d'intenses conflits armés, la ville était souvent surnommée « la Beyrouth de l'Asie du Sud » ou « la Colombie de l'Asie du Sud ». Le nombre de meurtres a atteint un pic de 2507 morts en 2013. Laurent a confirmé que la violence était bel et bien au cœur de la vie de la ville. Cependant, elle était aussi, dans une certaine mesure, contenue, régulée. Ce n'était pas une ville au bord du chaos, ni même si elle avait été au bord d'une guerre civile, elle n'a jamais vraiment sombré dans l'abîme. Comprendre pourquoi la ville n'était pas plus violente qu'elle aurait pu l'être était une énigme. L'auteur nous guide à travers son enquête pour appréhender les raisons qui ont permis à Karachi d'échapper à un embrasement général, malgré des escalades violentes répétées, accompagnées de polarisations ethniques, politiques et, plus récemment, religieuses.
L’auteur nous dévoile ensuite les causes profondes de l'essor et du déclin du nationalisme Mouhajir, orchestré et exploité par la force politique la plus redoutable de Karachi, le « Muttahida Qaumi Movement » (MQM). Il explore et relate également le profond attachement historique, culturel et émotionnel des Mouhajirs à leur patrie, à leur lieu d'origine, l'Inde. Il est intéressant de noter que de nombreuses colonies de Karachi portent encore des noms tels que quartier de Delhi, ville de Bangalore, quartier du Bihar, etc.
Laurent affirme que l'arrivée au pouvoir de Narendra MODI en Inde a, d'une certaine manière, redynamisé la « Théorie des deux Nations » et le nationalisme pakistanais. Le sentiment existe désormais que le Pakistan a offert un toit et une protection limitée, quoiqu’imparfaite, aux musulmans du sous-continent.
Regardez l’entretien aussi pour découvrir comment la poésie reste une partie intégrante du langage quotidien de la politique au Pakistan !
Anubandh Katé
L'intégralité de cet échange est disponible dans le blog de l'auteur et dans une version vidéo en anglais sous titrée en différentes langues et en texte sur son blog . Cliquer ici.
Karachi, la ville qui a appris à vivre avec la violence
Cette métropole pakistanaise a longtemps été décrite comme l’une des plus dangereuses du monde, marquée par des décennies de conflits ethniques, de luttes partisanes et d’affrontements armés. Plutôt que de décrire la ville comme plongée dans le chaos, Laurent Gayer développe la notion de « désordre ordonné»: un système où la violence, loin d’être anarchique, participe paradoxalement à une forme de régulation sociale et politique.
La violence est au cœur du tissu urbain, mais contenue : Au début des années 2000, quand Laurent Gayer commence à travailler sur Karachi, la ville sort d’une longue séquence de conflits et de militantismes qui remonte au milieu des années 1980. Dans les médias, elle est alors caricaturée en « Beyrouth de l’Asie du Sud » ou « Colombie de l’Asie du Sud », avec un pic de 2 507 homicides en 2013.
Sur le terrain, le chercheur observe une réalité plus complexe : « La violence était bel et bien au cœur du tissu urbain. Cependant, elle était aussi, dans une certaine mesure, contenue et régulée. Ce n’était pas une ville au bord du chaos. » Son énigme de départ tient en une question : comment expliquer que Karachi n’ait pas été plus violente qu’elle aurait pu l’être, malgré des escalades armées répétées et des polarisations ethniques, politiques et religieuses.
Mouhajirs : de l’Hégire à la désillusion urbaine
Pour comprendre cette « ville indocile », Gayer replonge dans les traumatismes de la partition. En 1947, Karachi est une cité essentiellement sindhie, où les élites hindoues dominent le commerce ; l’arrivée massive de musulmans ourdophones venus des Provinces-Unies et du Deccan – les Mouhajirs – en change brutalement la physionomie. Le terme même de « Mouhajir » renvoie à l’Hégire, le départ du Prophète de La Mecque vers Médine : « Les Mouhadjirs sont ceux qui ont accompli l’Hégire en compagnie glorieuse du Prophète », rappelle le chercheur. En l’utilisant, les premières autorités pakistanaises donnent un vernis religieux et politique à cette migration, tout en supposant une relation d’hospitalité entre migrants et « Ansars », ceux qui les accueillent .
Très tôt pourtant, des tensions apparaissent autour du logement et de l’emploi, nourries par l’idée que cette population bénéficierait d’un traitement de faveur de l’État. Laurent Gayer insiste sur un point souvent oublié : « La grande majorité des Mouhajirs étaient en réalité des artisans, des ouvriers. (…) C’est également cette petite classe moyenne qui est devenue l’épine dorsale du nationalisme Mouhajir. »[
MQM : le parti qui « ordonne le désordre »
Ce nationalisme se cristallise à la fin des années 1970 avec l’APMSO, organisation étudiante fondée par Altaf Hussain sur le campus de l’université de Karachi, future matrice du Muttahida Qaumi Movement (MQM). À l’époque, la ville est déjà saturée d’armes, « perdues » sur le trajet des livraisons aux moudjahidines afghans soutenus par les États-Unis, l’Arabie saoudite et le bloc occidental.
Après des débuts modestes, le MQM profite du nouveau contexte : guerre en Afghanistan, arrivée de migrants pachtounes, essor des organisations criminelles. « Le MQM réinvente le nationalisme Mouhajirs en une forme de nationalisme musclé qui procurera fierté et armes à la population majoritaire », résume Gayer. Le parti s’impose dans les urnes et devient, à partir du milieu des années 1980, la force dominante des zones urbaines du Sindh. Son pouvoir tient dans une capacité singulière à contrôler la violence. « Ce parti a la capacité d’ordonner la violence. Il peut aussi y mettre fin », explique le politiste. Altaf Hussain, installé à Londres depuis 1992, conserve longtemps ce pouvoir à distance : un appel à la grève générale suffit à paralyser Karachi, au point qu’on le surnomme « Hartal Hussain ».
Alliances, gangs et « consociationalisme (1) armé »
L’histoire politique récente de Karachi est jalonnée d’alliances spectaculaires entre le MQM et les deux grands partis nationaux, le PPP de Benazir Bhutto et la Ligue musulmane de Nawaz Sharif, sur fond de violences et d’opérations de « nettoyage » successives. À Lyari, quartier ouvrier et bastion du PPP situé près du port, les rivalités criminelles se transforment en guerres de gangs alimentées par la contrebande, l’argent de la drogue et l’arrivée d’armes lourdes.
« L’État y a joué un rôle », souligne Laurent Gayer, évoquant des « guerres par procuration » où MQM, PPP et armée soutiennent tour à tour des groupes criminels concurrents. C’est cet enchevêtrement – partis ethniques, milices, gangs, services de sécurité – qu’il qualifie de « consociationalisme armé », un système où la démocratie reste réelle mais non consolidée, et où les acteurs négocient leurs parts de pouvoir avec des armes en main.
La poésie, une politique à part entière
L’un des traits les plus originaux de l’entretien est la place accordée à la poésie dans la vie politique pakistanaise. Laurent Gayer rappelle que, dans le Karachi des années 1950, des réfugiés Mouhajirs n’hésitent pas à glisser des vers de Mirza Ghalib dans leurs demandes administratives pour « impressionner et défendre leur cause ».
« La poésie dont il est question ici est irréductible à l’imagerie politique ou à l’alibi radical d’un parti par ailleurs opportuniste (le MQM). Il s’agit plutôt d’une forme de politique à part entière, où le pouvoir enivrant des mots rencontre la beauté tout aussi fascinante de la guerre », écrit-il dans son livre. Aujourd’hui encore, lors des débats télévisés, des personnalités lisent des couplets d’Iqbal, de Ghalib ou de poètes engagés comme Faiz Ahmed Faiz, Ahmed Faraz ou Habib Jalib, dont les poèmes ont aussi résonné récemment dans les manifestations indiennes contre la loi sur la citoyenneté.
Après 2015 : démilitarisation et capitalisme à main armée
Lors de la parution de Karachi : Désordre ordonné et lutte pour la ville, Laurent Gayer mettait en avant quatre facteurs expliquant à la fois l’ampleur et la limitation de la violence : le rôle du MQM, l’impossibilité pour un acteur de monopoliser la coercition, un contexte démocratique fragile, et l’action ambivalente de l’armée et des agences de l’État.
Dix ans plus tard, il considère que le quatrième facteur a pris le dessus. À partir de 2015, une répression paramilitaire massive vise le MQM, les gangs de Lyari, certains nationalistes pachtounes et les djihadistes, au point que Karachi est « en grande partie démilitarisée, sauf en ce qui concerne les forces de l’ordre ». « La ville est désormais fortement surveillée, non seulement par la police, mais aussi par les gardes paramilitaires, par la sécurité privée », note-t-il, beaucoup d’anciens hommes forts étant devenus fournisseurs de sécurité pour industriels et commerçants. Cette « paix » reste pourtant superficielle. « Derrière la surface, des conflits sociaux couvent encore, mais ils sont moins visibles », prévient Laurent Gayer. Les nouvelles formes de violence se jouent désormais autour d’un « capitalisme à main armée », au cœur de son prochain livre, où les acteurs industriels et immobiliers, en collusion avec l’armée, deviennent les nouveaux entrepreneurs de coercition.[1]
« Normalité dans l’anormal » : ce que Karachi apprend au monde
Que fait une telle exposition à la violence à une ville… et à ceux qui l’étudient pendant plus de vingt-cinq ans ? « Les Karachiites ont appris à gérer la violence. Ils ont appris à accepter une forme de normalité dans l’anormal », répond Laurent Gayer, en soulignant le désir massif de tourner la page : « Aujourd’hui, la plupart des Karachiites refusent la violence. Ils veulent oublier ce passé trouble.»
Pour lui, l’essentiel est désormais une question d’éthique : savoir enquêter sans mettre en danger ceux qui acceptent de parler. « Ma principale préoccupation (…) est de ne pas mettre en danger ses interlocuteurs locaux, ses amis locaux, ses informateurs locaux », insiste-t-il. À l’heure où le Pakistan reste souvent réduit, dans les débats publics, à des images de djihadistes et de coups d’État, ce regard patient sur Karachi rappelle que derrière les chiffres de morts se jouent aussi des vies ordinaires, des compromis et des formes d’ordre, aussi fragiles soient-elles.
En conclusion ...
L’un des apports majeurs du livre et de cet entretien, est de montrer que l’État pakistanais n’est ni totalement absent ni pleinement souverain. Armée, police, partis politiques et groupes criminels coexistent dans un système de rivalités mais aussi de compromis. Aucun acteur ne détient le monopole de la violence, mais tous participent à une forme de régulation informelle. C’est précisément cette interaction permanente qui empêche l’effondrement total de la ville.
Laurent Gayer adopte une approche ethnographique fine : il s’intéresse aux trajectoires individuelles de militants, policiers, habitants ordinaires. Il montre comment les citadins développent des stratégies d’adaptation face à l’insécurité chronique. La peur est réelle, mais elle devient routinière ; la violence est spectaculaire, mais rarement aléatoire.
En définitive, le livre déconstruit l’opposition simpliste entre ordre et chaos. Karachi n’est pas une ville sans ordre : elle est gouvernée par un ordre fragmenté, concurrentiel et souvent violent. Cette analyse éclaire plus largement les dynamiques politiques des grandes métropoles du Sud global, où l’État formel cohabite avec des pouvoirs informels puissants.
Laurent Gayer est Docteur en science politiqu et directeur de recherches recherches (Paris 1 - Panthéon Sorbonne, 2020),
Ses travaux les plus récents portent sur les rapports entre capital et coercition en Asie du Sud, ainsi que sur les déclinaisons de la violence justicière à travers le monde. Il est notamment l'auteur de Karachi: Ordered Disorder and the Struggle for the City (Hurst, 2014) et, avec Gilles Favarel-Garrigues, de Fiers de punir. Le monde des justiciers hors-la-loi (Seuil, 2021). Il termine actuellement un nouvel ouvrage, tiré de son habilitation à diriger des recherches, "Gunpoint Capitalism". Défendre l'ordre patronal dans un atelier du monde, à paraître chez CNRS Éditions, dans la collection « Logiques du désordre ».
Il participe aux comités de rédaction des revues Politix, Critique internationale et Contemporary South Asia. Au CERI, il co-anime le séminaire de recherche « Travail de l'ordre, police et organisations répressives (TOPOR) ».
laurent.gayer@sciencespo.fr
Anubandh KATÉ est un ingénieur base à Paris et est co-fondateur de « Les Forums France Inde ».
(1) Le consociationalisme, ou démocratie de concordance, est la forme que prennent les systèmes politiques démocratiques dans les sociétés profondément divisées lorsqu'un partage du pouvoir parvient à s'opérer entre leurs élites hors de toute logique majoritaire et en dépit des clivages religieux, linguistiques ou ethniques qui peuvent exister par ailleurs entre les groupes socioculturels dont ces élites assurent la représentation au gouvernement.
sources: Wikipedia