Une vague de manifestations sans précédent perturbe la vie dans la capitale indienne, Delhi, depuis maintenant deux semaines. Dans le magazine de Belgique en langue flamande MO , le journaliste Gie Goris, dont nous avons déjà bénéficié des analyses dans ce site, publie une interview du militant indien Yogendra Yadav sous le titre «Manifestations de masse en Inde : le gouvernement veut pouvoir choisir ses propres électeurs »
Il nous a fait la gentillesse de nous transmettre son article qui vient compléter les différents éditoriaux de Christophe Jaffrelot sur ce thème .
Rappel du contexte des manifestations et des enjeux politiques
1. Une contestation déclenchée par la révision des listes électorales
Depuis le 2 octobre, des manifestations se multiplient à Delhi et dans plusieurs villes indiennes contre la révision des listes électorales menée par la Commission électorale indienne. Selon Yogendra Yadav, cette procédure, appelée Special Intensive Revision (SIR), aurait entraîné la radiation de 133 millions de noms. Les opposants dénoncent un processus contesté qui risque de priver de nombreux citoyens de leur droit de vote.
2. L’indépendance de la Commission électorale remise en cause
Au cœur de la crise se trouve la crédibilité de l’institution chargée de garantir la régularité des élections. Yogendra Yadav dénonce la nomination des membres de la Commission selon des modalités qu’il juge favorables au pouvoir en place, ainsi que les critiques internes révélant des irrégularités dans la révision des listes. L’enjeu dépasse donc une simple question administrative : il concerne l’indépendance des institutions et la capacité de l’Inde à garantir des élections libres et équitables.
3. Le risque d’une exclusion électorale des populations les plus vulnérables
Selon Yogendra Yadav, les radiations et les nouvelles exigences documentaires pénalisent particulièrement les populations pauvres, les migrants internes et, dans certaines régions, les électeurs musulmans. Il estime que ces mesures pourraient favoriser le BJP, le parti nationaliste hindou du Premier ministre Narendra Modi, en écartant des catégories de citoyens moins susceptibles de voter pour lui. Il y voit une tentative de remodeler les règles du jeu électoral afin de conserver le pouvoir.
4. Une mobilisation démocratique confrontée à la répression
La contestation rassemble des organisations de la société civile, des étudiants, des partis d’opposition et des militants, tandis que des mouvements paysans pourraient également rejoindre la mobilisation. Le gouvernement répond par un important déploiement policier et de nombreuses arrestations, dénoncés par les manifestants comme une atteinte aux libertés fondamentales. Le conflit révèle ainsi une fracture politique plus profonde : la défense du droit de vote, de la Constitution et du pluralisme face à la concentration du pouvoir. Pour les opposants, le drapeau national tricolore devient le symbole d’une Inde démocratique qui appartient à tous ses citoyens.
Pour Yogendra Yadav, la bataille autour des listes électorales est bien plus qu’un conflit technique. Elle engage le droit de chaque citoyen à participer à la vie démocratique et pose la question de savoir si le pouvoir peut modifier les règles électorales pour se maintenir en place.
Lire la traduction en français de cet article ( version originale publiée en langue flamande )
Octobre 2026 - Gie Goris
Manifestations de masse en Inde -
Une vague de manifestations sans précédent perturbe la vie dans la capitale indienne, Delhi, depuis maintenant deux semaines. MO* s’est entretenu avec l’un des principaux organisateurs de ces manifestations, le militant social et spécialiste des sciences électorales Yogendra Yadav. « Quiconque s’aventurait dans les rues courait le risque d’être arrêté. »
Les manifestations se succèdent sans interruption à Delhi et dans d’autres villes indiennes depuis le 2 octobre. La police refuse d’accorder des autorisations pour ces rassemblements et a déployé, rien qu’à Delhi, des dizaines de milliers de policiers anti-émeutes afin d’arrêter toute personne manifestant, se rendant sur le lieu de la manifestation ou soupçonnée d’avoir un quelconque lien avec celle-ci. Le chef de l’opposition parlementaire, Rahul Gandhi, a été arrêté à trois reprises en l’espace d’un seul week-end. Le même sort a été réservé à plusieurs anciens ministres en chef d’États, à des avocats, à une trentaine de journalistes, à des leaders étudiants… ainsi qu’à Jean Drèze, cet économiste du développement né en Belgique et citoyen indien depuis plus de vingt ans.
« Je vis dans ce pays depuis plus de cinquante ans, mais je n’ai jamais été témoin d’une telle démonstration de force pour réprimer une manifestation », a déclaré Jean Drèze à un journaliste d’Article 14 à sa libération. Jean Drèze a été autorisé à partir au bout de quatre heures seulement, mais il a refusé de quitter le commissariat tant que toutes les autres personnes arrêtées n’auraient pas été libérées à leur tour. La plupart des autres détenus étaient des musulmans originaires de l’Assam et du Bengale occidental qui n’avaient rien à voir avec la manifestation. L’un d’entre eux se rendait à l’hôpital ; un autre était sorti faire ses courses. Ce n’est qu’après avoir déposé une demande écrite et attendu sept heures supplémentaires qu’ils ont tous été libérés.
Nous nous sommes entretenus avec l’un des organisateurs les plus en vue de la vague de manifestations en Inde, Yogendra Yadav. Il est connu en Inde comme expert électoral, militant social et politique, et leader d’opinion. Après les élections de 2024, il avait déjà déclaré : « Mon espoir réside dans l’électeur indien, qui a clairement fait savoir qu’il n’accepterait pas une dictature. Mon espoir réside dans la rue, où je vois émerger de nouvelles manifestations contre les inégalités, la pauvreté et l’injustice. Et mon espoir est nourri par l’opposition, qui a retrouvé sa voix. » M. Yadav a lui aussi été arrêté et relâché à plusieurs reprises ces derniers jours. Entre les manifestations et ses détentions, il a trouvé le temps de répondre à nos questions depuis Delhi.
Les manifestations dénoncent la radiation massive de noms des listes électorales. Quel est le véritable objectif de ces actions ?
YOGENDRA YADAV : Le déclencheur spécifique de la manifestation est la manière dont la Commission électorale indienne (ECI) gère la révision des listes électorales. Plus précisément, c’est le comportement du président de l’ECI, qui se compose de trois membres. Une enquête menée par le journal The Indian Express a révélé que l’ECI avait bafoué les règles constitutionnelles au cours de l’année écoulée. Deux des trois commissaires ont déclaré par écrit que certaines décisions ou procédures liées à l’ensemble du processus de révision des listes électorales étaient illégales.
La divulgation publique de ces critiques internes a fait exploser le mécontentement qui couvait à l’égard de Gyanesh Kumar (commissaire électoral en chef, CEC). Ce mécontentement avait été attisé par le parti pris flagrant de Kumar et ses propos insultants à l’égard de l’opposition politique. Et, bien sûr, la colère était déjà généralisée face à la « révision intensive spéciale » (SIR) des listes électorales, puisque 133 millions de noms avaient été rayés des listes au cours de ce processus. Cette SIR est peut-être la mesure la plus controversée que la Commission électorale ait jamais prise depuis sa création, et elle pourrait bien constituer la tentative la plus vaste de priver des citoyens de leur droit de vote dans l’histoire de la démocratie à l’échelle mondiale.
Le mécontentement à l’égard de la Commission électorale indienne (CEI), et en particulier de son président, remonte à la nomination et à la composition de cette commission en 2023. À l’époque, la Cour suprême avait statué que les membres de la commission ne pouvaient pas être nommés par le gouvernement en place, c’est-à-dire le pouvoir exécutif. Le gouvernement a ignoré cette décision et a tout de même constitué la CEI. De plus, il a accordé aux membres de la commission une immunité juridique très étendue — bien plus étendue encore que celle dont bénéficient le président de l’Inde ou les juges de la Cour suprême.
Tout cela aboutit aujourd’hui à trois revendications minimales : la destitution du président de la CEC, Gyanesh Kumar, la suspension et l’abrogation du SIR, ainsi que l’abrogation de la loi de 2023 régissant la composition et l’immunité de la Commission électorale indienne. Mais en fin de compte, il s’agit de rétablir la crédibilité et la fiabilité des élections. À l’heure actuelle, le sentiment dominant est que les élections ne peuvent plus être considérées comme libres et équitables. Pour y parvenir, il faut au moins revenir aux listes électorales de 2025, complétées par les noms de ceux qui sont depuis devenus éligibles au vote.
Il y a deux ans, le BJP a perdu 64 sièges aux élections législatives, alors même que le parti espérait obtenir la majorité absolue. Le BJP avait transformé ces élections en référendum visant à donner à Modi un mandat pour gouverner sans opposition, mais le public s’y est opposé : telle était votre analyse à l’époque. Ce SIR constitue-t-il une tentative visant à empêcher une telle résistance électorale de la part du public à l’avenir ?
YOGENDRA YADAV : Tout à fait. De plus, le régime travaille à une refonte en profondeur de l’architecture électorale indienne afin d’acquérir et de conserver le contrôle du pouvoir politique. Le SIR constitue l’étape la plus importante et la plus significative, car grâce à lui, le gouvernement choisit en effet ses propres électeurs. Ce ne sont pas seulement les opposants au BJP qui ont été rayés des listes électorales, mais il est vrai que cette mesure touche principalement les groupes sociaux les moins susceptibles de voter pour le BJP.
Il s’agit avant tout des plus démunis. Le SIR, dans son ensemble, a considérablement alourdi les obstacles administratifs au vote, et ce sont précisément les plus démunis — ainsi que les migrants internes — qui rencontrent le plus de difficultés à fournir les documents requis. De plus, dans certaines régions, certains éléments indiquent que les électeurs musulmans ont été spécifiquement visés. Dans l’ensemble, cette radiation massive de noms se traduit par un avantage électoral pour le BJP, surtout compte tenu du système électoral majoritaire à un tour en vigueur en Inde.
Un autre changement apporté à l’architecture électorale indienne est le redécoupage des circonscriptions électorales et la redistribution du nombre de représentants. Cela renforce le poids parlementaire de certains États tout en réduisant celui d’autres. Ce sont précisément les États du sud et de l’est — où le BJP n’a que peu ou pas d’implantation — qui verront leur poids parlementaire relativement diminué.
Et le troisième changement qu’ils entendent mettre en œuvre est le principe « Une nation, une élection ». En organisant simultanément les élections parlementaires fédérales et les élections de toutes les assemblées législatives des États, ils espèrent tirer parti d’une sorte de « bonus du Premier ministre » : le charisme d’un Premier ministre comme Modi pourra alors être exploité encore plus efficacement pour accéder au pouvoir dans tous les États.
La vague actuelle de manifestations se heurte à un déploiement des forces de l’ordre presque sans précédent. Certains parlent d’un « état d’urgence non déclaré ». Est-ce une exagération ?
YOGENDRA YADAV : Un « état d’urgence non déclaré » est une métaphore typiquement indienne, car beaucoup de gens se souviennent encore de l’état d’urgence national de 1975 à 1977. Tous les droits civils et toutes les libertés avaient alors été suspendus. La réponse du gouvernement à ces manifestations — et en particulier à l’appel à un rassemblement de masse à Delhi le 10 octobre — a certainement été choquante. 250 trains à destination de la capitale ont été annulés, 45 stations de métro à Delhi ont été fermées, et près de 30 000 membres des forces paramilitaires ont été déployés pour « maintenir l’ordre », en plus des dizaines de milliers de policiers de la capitale.
On pourrait donc, à tout le moins, parler d’un couvre-feu non déclaré pour l’ensemble de la région métropolitaine. Quiconque s’aventurait dans les rues courait le risque d’être arrêté. Les chiffres officiels font état de 7 000 arrestations le 10 octobre, mais le nombre réel était nettement plus élevé, car de nombreuses personnes ont été interpellées puis abandonnées à des kilomètres de là sans que leur nom ne soit enregistré. Des journalistes ont été arrêtés, tout comme des avocats. De nombreux cas de violences policières ont été signalés. Et les personnes arrêtées se sont vu refuser l’accès à un avocat.
Je suis la politique indienne depuis au moins quarante ans maintenant, et je n’ai jamais vu une telle démonstration de force. Pourtant, plusieurs milliers de personnes sont descendues dans la rue pour exprimer leur opposition à la façon dont les choses évoluaient. Et pas seulement le 10 octobre, mais aussi dans les jours qui ont précédé et chaque jour qui a suivi. Et pas seulement à Delhi, mais également dans plusieurs autres villes à travers l’Inde.
Vous dites que la réaction de la police était disproportionnée par rapport à toute menace pour l’ordre public ou la sécurité ?
YOGENDRA YADAV : Même la police n’a signalé aucun cas de manifestants armés ou ayant commis des actes de violence. Il n’y avait aucune menace pour l’ordre public, la sécurité ou la loi. Les manifestants exerçaient simplement leurs droits explicitement garantis par la Constitution indienne : celui de manifester pacifiquement et celui de se rassembler.
La seule violence à laquelle nous avons assisté, hormis la réaction de la police elle-même, est venue de voyous d’extrême droite. Ils se promenaient avec des bâtons, menaçaient les manifestants et, à plusieurs endroits, ils les ont également passés à tabac sous les yeux de la police.
Les manifestations émanent de divers horizons. Il y a eu l’appel à la manifestation du 10 octobre lancé par les jeunes du « Mouvement des Cafards » (CJP) et par des organisations étudiantes de gauche ; il y a eu les actions des partis politiques d’opposition unis ; et il y a eu les actions et les appels d’organisations de la société civile et de militants connus, tels que vous-même. Y a-t-il une division, ou s’agit-il, après tout, d’un mouvement unique ?
YOGENDRA YADAV : Il est vrai que diverses manifestations ont vu le jour autour de cette même question et qu’elles ont spontanément convergé. À partir du 2 octobre, chacun de ces acteurs a lancé des appels distincts à la manifestation, mais ces appels ont toujours reçu le soutien d’autres acteurs. Les organisations de la société civile ont entamé leurs manifestations du 2 au 6 octobre ; les partis d’opposition se sont mobilisés du 7 au 9 octobre ; et les mouvements de jeunesse ont organisé la manifestation de masse du 10 octobre, qui s’est poursuivie jusqu’au 11 octobre. Par la suite, l’opposition politique a repris le flambeau le 12 octobre.
Et il semble désormais que les mouvements paysans appellent eux aussi à une manifestation le 23 octobre. Il s’agit là d’une évolution significative, non seulement parce que ces mouvements ont mené, il y a plusieurs années, une campagne de 13 mois qui a contraint le gouvernement à abroger trois lois agricoles, mais aussi parce qu’elle établit un lien entre l’intégrité des élections et le mécontentement socio-économique plus général de la population.
Il existe donc une complémentarité spontanée, sans coordination centrale — bien que des accords et une coopération plus formels soient actuellement en cours d’élaboration.
À présent que les plus grands mouvements de jeunesse, les principaux mouvements paysans et les partis d’opposition politique cherchent et trouvent un terrain d’entente, cette « manifestation électorale » pourrait très bien prendre de l’ampleur et s’inscrire dans la durée. C’est peut-être aussi ce qui explique la panique du régime, qui se traduit par un déploiement massif des forces de sécurité et une répression généralisée — y compris, tout récemment, l’arrestation de trois dirigeants du CJP et leur détention pendant au moins cinq jours.
Par ailleurs, le drapeau tricolore national — le Tiranga — semble s’imposer comme le symbole emblématique de la contestation. Quelle est la portée de ce phénomène ?
YOGENDRA YADAV : L’utilisation du drapeau tricolore national est un moyen de revendiquer nos droits constitutionnels. Mais cela va plus loin. C’est aussi le peuple qui se réapproprie le Tiranga. Au moment de l’indépendance, les nationalistes hindous avaient rejeté le drapeau tricolore et exigé que le drapeau hindou de couleur safran devienne le drapeau national. Pendant plus de cinquante ans, la principale organisation nationaliste hindoue, le RSS, a refusé de hisser le drapeau tricolore le jour de la fête de l’indépendance. Mais avec l’arrivée au pouvoir du BJP et de Modi, la situation s’est inversée, et les nationalistes hindous agissent désormais comme s’ils étaient les seuls à aimer la patrie et le drapeau national. Pour nous, cependant, le Tiranga est le symbole d’une Inde libre, démocratique et constitutionnelle. C’est notre pays ; l’Inde appartient à tous les Indiens, et tous ces Indiens disposent de droits de vote égaux. C’est ce que représente ce drapeau tricolore omniprésent.
Gie Goris
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Journaliste actif à plein temps dans le journalisme mondial de décembre 1990 à septembre 2020, d'abord en tant que rédacteur en chef de Wereldwijd (1990-2002), puis en tant que rédacteur en chef de MO* (2003-juillet 2020).
Ses domaines d’expertise : la culture et la religion dans le contexte des conflits et du développement humain, l’interculturalité et la mondialisation, et l’islamisme depuis le 11 septembre. Il s’est spécialisé en Asie (de l’Iran à l’Indonésie, de l’Asie centrale à l’Asie du Sud), avec un accent particulier sur la région autour de l’Afghanistan ces dernières années. Il est maintenant à la retraite, mais reste actif en tant que journaliste indépendant.