Pendant 50 ans Didier Sandman a conseillé les voyageurs français en Inde
Pendant 50 ans, Didier Sandman a connu de très nombreux Français partis en Inde et s'est toujours intéressé au regard que les voyageurs portaient sur la caste . Il s'entretient avec les Forums France Inde. Pour lui, ce regard sur la caste et l'intouchabilité oscille entre méconnaissance et déni.
Que savent les Français de la question des castes ?
Je ne parle pas des Français en général, qui ignorent tout de l’Inde. Pour la plupart de ceux qui s’intéressent à l’Inde, la question des castes est en voie de disparition. Les mieux informés pensent que le système des castes a été aboli par la constitution. C’est d’ailleurs ce qu’on lit dans les journaux français, et c’est faux, comme vous le savez. Pour le voyageur étranger, si la pauvreté est visible, la caste ne l’est pas. Il lui suffirait pourtant d’ouvrir un journal, le dimanche, à la page des annonces matrimoniales pour comprendre ce qu’il en est, car chaque annonce commence par indiquer la caste du demandeur.
Que leur disent les Indiens ?
Quels indiens ? On estime que 10% des Indiens peuvent tenir une conversation en anglais. Ce sont, en majorité, des personnes de hautes castes, brahmanes ou castes de commerçants qui vivent en milieu urbain. Que disent-ils ? Que, non, non, les castes appartiennent au passé, c’est fini, l’Inde est un pays moderne. Ils pratiquent une sorte de déni. A la moindre critique certains vous rétorquent : vous avez aussi des castes en France. Je leur réponds, pas du tout, moi, je serre la main de tout le monde et je mange avec tout le monde.
Et que pensent les Français qui se disent amoureux de l’Inde ?
J’en connais beaucoup. Je les appelle parfois des indolâtres. Ils pratiquent aussi une forme de déni. L’un d’eux m’a dit : « Qui sommes-nous, Français, pour prétendre bien comprendre et commenter les castes en Inde ? » Un autre a écrit « Le système des castes, souvent mal connu et toujours décrié par des Occidentaux pétris d’égalité, est le ciment de la société indienne ».
Ils disent : "Vous ne comprenez pas l’Inde. Sous-entendu, comprendre l’Inde, c’est accepter les castes. Ils n’ont, évidemment pas lu ces indiens, qui, d’Ambedkar à Arundhati Roy remettent le système en question.
Que savent les Français de l’intouchabilité qui à elle seule constitue la preuve de l'inhumanité du système des castes ?
Ils en ignorent la réalité. Le voyageur sait qu’une partie de la population est confinée aux métiers dont aucune autre caste ne voudra : le ramassage des ordures, le nettoyage des latrines, l’entretien des égouts, le travail du cuir, les pompes funèbres etc… Il la voit. Mais celui qui ne séjourne pas dans un village et qui lit peu les journaux, n’a aucune idée des discriminations quotidiennes dont sont victimes les intouchables dans l’Inde d’aujourd’hui, le mépris, les humiliations, les exclusions, de l’enfance à l’âge adulte. Il ignore aussi les crimes, ce qu’on appelle en Inde les « atrocities », ces viols et ces meurtres dont les 40 premières pages du livre de Valentin Hénault « j’avais un rêve indien » donnent des exemples horrifiants. J’ajoute que nombre de ces crimes restent impunis.
Que disent, de l’intouchabilité, les orientalistes, les indianistes ?
Nombre d’entre eux préfèrent détourner leur regard. Dans la lignée de Gandhi, ils rendent hommage au système des castes, dénoncent une mauvaise compréhension de l’hindouisme de la part des critiques, louent l’harmonie de la société indienne. On est frappé de voir ces universitaires qui semblent partager les préjugés des hautes castes envers les dalits. Ce n’est pas étonnant car l'indologie française s'est construite sur l'étude des textes sacrés, les Védas, les Upanishads. Ces textes sont le produit de l'élite intellectuelle et religieuse, les brahmanes, et les indianistes ont adopté la vision du monde de cette caste. C’est donc, malheureusement une image biaisée et idéalisée de l’Inde que reçoivent les lecteurs. Dans cet univers, les intouchables ont disparu, on ne les voit pas, on ne les entend pas. Lisez spiritualité hindoue, de Jean Herbert. Cet éminent vulgarisateur de l’hindouisme, écrit en 1947 : « il est intéressant de constater que les parias ne se plaignent pour ainsi dire jamais de leur sort » alors que dix ans plus tôt Bhimrao Ambedkar, a publié un brûlot : Annihilation of Caste, l’abolition de la caste.
Dans sa préface à la réédition de Annihilation of Caste, Arundhati Roy a écrit qu’Ambedkar est l’intellectuel le plus brillant de l’Inde moderne. Mais en France, qui le sait ?
Je suis désolé de devoir vous répondre : Presque personne. J’ai interrogé des gens qui sont allés souvent en Inde, des gens informés et cultivés. Le nom d’Ambedkar leur est inconnu. Il y a des centaines de livres sur Gandhi, des films, des émissions de télévision mais à l’exception de sa biographie par Christophe Jaffrelot, le silence est fait sur ce grand penseur. C’est pourtant une figure majeure, de la stature de Martin Luther King ou de Nelson Mandela et je m’indigne, qu’à ce jour, aucun texte d’Ambedkar ne soit publié en France. Je crois savoir cependant qu’une traduction de Annihilation of Caste est en cours.
En conclusion, il faudrait, pour que change la vision d’une Inde idéalisée, faire connaître l’actualité de l’intouchabilité par les livres, les documentaires (je recommande Violence au pays de Gandhi de Lourdes Picareta, sur YouTube) et les films de fiction comme Santosh ou Une jeunesse indienne.
Didier Sandman
Propos recueillis par les Forums France Inde